Présentation du Dit des cordoaniers, un texte du XIIIe siècle

Le dit, pour reprendre les termes de Wikipedia, est un poème narratif à la première personne, destiné à être récité. Il s'agit d'une forme poétique profane, portant souvent sur des sujets populaires.

En l'occurrence, le Dit des cordoaniers est un texte faisant l'éloge du métier de cordonnier. Le texte original qui vous est proposé ici est celui publié en 1838 par Achille JUBINAL, dans un fascicule nommé Lettre au Directeur de l'Artiste touchant le manuscrit de la bibliothèque de Berne n°354.

Le manuscrit en question est coté ms. 354, Burgerbibliothek, Bern. Il s'agit d'après la notice d'un écrit de la fin du XIIIe siècle, qui comprend 77 textes, principalement des dits et fabliaux. Le texte qui nous intéresse plus particulièrement, est celui intitulé « Des cordoaniers » : long de 123 vers octosyllabiques à rimes plates, il s'agit d'un exposé des raisons pour lesquels le métier de cordonnier est des plus importants et pour lesquels il convient d'honorer les membres de cette profession.

Vous trouverez ci-dessous le texte original en ancien français, et en regard une tentative de traduction par mes soins des vers que j'arriverais à comprendre. Je vous propose cette traduction telle quelle, avec ses défauts : je n'ai aucune compétence particulière en ce qui concerne l'ancien français, aussi n'attendez pas la qualité d'une traduction académique.

   

Des Cordoaniers

Des Cordonniers





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  Qui bien saroit et faire et dire
Assez porroit trover matire
De plusor gent qui sont o mont ;
Mais plusor i ont dont je vos cont
Graignor porfit et graignor bien
Que li autre, ce set-en bien.
Cez qui font les meillors mestiers
Doit-en amer et tenir chiers ;
Li un font .i. et li autre el ;
Mais je voi maint menestrier
Qui sol lou cordoanier ;
Car bien savez, n'est mie gas,
Il n'est nus hon ne haut ne bas,
Tant soit ne eschars, ne avers,
Que ne li coveigne solers,
S'il n'est de tel relégion
O hermite, o sainz hom,
Qui por Deu voille aler nuz piez :
Que jà nus hom, s'il n'est chaucié,
Ne sambleroit guères valoir.
Se il avoit, à son voloir,
Robe d'escarlate o de soie,
S'il iert nuz piez enmi la voie,
Ne seroit-il ne biax ne gent,
Ne gaires prisiez de la jans.
Hom san soliers ne vaut noiant :
En bataille ne en mellée,
Tout ausi bien la teste armée
Et tot lo cors desi qu'au piez
Ne porroit, s'il n'est chauciez,
Faire gaires de grant esfors,
Tant fu grans ne hardis ne fors.
Ne cuidiez pas que je vous mante ;
Ne puet aler sanz chaucemante,
Aler em plain ne en bochage,
Ou en lointain pélerinage,
A Saint-Jasque ou outre-mer :
Et por ce doit-en à amer
Et hanorer et tenir cher
Et suor et cordoanier.
Il ont mestier à mainte gent ;
Il vaut moult mialz c'or ne argent
Si vos dirai raison por quoi.
Il n'a sor ciel prince ne roi,
Borjois, ne clerc ne chevalier
Qu'il ne coviegne chaucier
Ode cordoan o de vache ;
Et si n'est preste qui en saiche,
Arcediacre ne évesque,
Ne chardonax, ne arcevesque,
Ne moine blanc, ne moine noir,
Qui là osast, por nul avoir,
Sacrement faire en sainte église
Ne chanter messe en nule guise,
Se il n'estoit chauciez ainçois.
Ne cuidiez pas ce soit gabois :
Là hom ira nuz piez la voie,
N'ira séurement la voie ;
Ne en guerre, ne en asaut
Nuz hom nu piez gaire ne vaut.
Ne porroie corliue aler
Ne après lor seignor troter
Ne gaires loin aler à piez,
Se il n'estoient bien chauciez.
Ne chevaucher ne porroit
Nus prodom s'il nuz piez estoit,
Qui de plusor ne fust gabé
Ainz qu'il fust gaires loin alé ;
Que j'ai véu, si com moi sanble,
Qant cele gent siént ensanble,
Que aucuns passe par la voie
Jà n'i aura nul qui lo voie
Qui ne l'esgart devers les piez
Se il est bièn ou mal chaucié :
Par ce di-je, selon mon san,
Que miaux vaudroit, si con je pans,
Avoir un po mains vestéure
Et avoir bone chaucéure
Car ce sevent grant et petit
Que l'an dit piecà en resprit :
« Qui bien est chauciez n'est pas nuz. »
Jamais hom n'ert si bien vestuz,
S'il est nu piez, qu'il soit à aise,
S'il ne fait tel chaut qui li plaise
Aler nu piez por refroidier,
Que sans solers ne porroit hom
Durer ne faire grant beson.
Ovrer, foïr ne laborer,
Coper en bois ne esarter,
Terre arer ne gaaignier,
Ne bien semer, ne bien hercher
Ne pourroit-en sans chaucemante.
Ne cuidiez pas que je vos mante,
Que je ne die de ce voir,
Et por ce doit-en chier avoir
Et amer cez qui solers font,
Car il servent à toz lo mont.
Nus ne deuroit sans chaucemante
En iver qant il noije et vante
Et i fait fort tans et i pluet
Que nus hom fors issir ne puet ;
Lors puént bien apercevoir
Li mau chaucié se je di voir,
Qant il vont patoiant la boe
Et par la noif et par la groe,
Lors sevent-il, se Dex me saut,
Que boenne chaucéure vaut
Qui bien devroit panre en parfont.
En devroit cez qui solers font
Moult chier servir et enorer,
Que sanz aus ne puet-en durer
Nus hom qui soit ne près ne loin.
Chascun jor a-en d'ax besoin
Et ducs et princes, roi et conte.
Por ce que cil qui fist cest conte
De toz cordoaniers qui sont
A toz suor prie et semont
Qu'il soient vaillant et cortois ;
Qant il orront lo servantois
Dire, por Des et por enor,
Doignent aucune rien do lor,
De coi il face refaitier
Ses solers, s'il en a mestier.
Qui saurait bien faire et dire
Pourrait assez trouver de matière
De plusieurs groupes qui sont au monde ;
Mais nombre y ont dont je vous conte
Plus grand profit et plus grand bien
Que les autres, cela sied bien.
Ceux qui font les meilleurs métiers
On doit aimer et chérir ;
Ceux qui font l'un et ceux qui font l'autre ;
Mais je vois nombre de ménestrels
[Qui sol lou cordoanier ; ?]
Car vous savez bien, il n'est pas [gas ?]
Il n'est pas d'homme grand ou petit
Pour peu qu'il ne soit ni chiche ni avare
Que les souliers ne lui convienne,
Si ce n'est de tel religieux
Ou ermite, ou saint homme
Dont Dieu veuille qu'il aille nu-pieds :
Assurément nul homme, s'il n'est chaussé,
Ne semblerait guère valoir.
S'il avait, à son vouloir,
Robe d'écarlate ou de soie,
S'il allait nu-pieds en pleine rue,
Ne serait-il ni beau ni gracieux,
Ni guère apprécié des gens.
Un homme sans souliers ne vaut rien :
Ni en bataille, ni en mêlée,
Aussi bien armé depuis la tête
Et tout le corps jusques aux pieds
Ne pourrait, s'il n'est chaussé
Faire que peu de grands efforts
Aussi grand, ou hardi ou fort soit-il.
Ne croyez pas que je vous mente ;
On ne peut aller sans chaussure,
Aller en plaine ou en bocage,
Ou en lointain pèlerinage,
À Saint-Jacques ou outremer :
Et pour cela on doit aimer
Et honorer et chérir
Le sueur et le cordonnier.
Ils sont utiles à nombre de gens ;
Ils valent bien mieux qu'or ou argent
Et vous dirait pour quelle raison.
Il n'y a sous le ciel prince ni roi,
Bourgeois, ni clerc ni chevalier
Qu'il ne soit convenable de chausser
Ou de cordouan ou de vache ;
Et s'il n'est de prêtre qui [en saiche ?]
Archidiacre ni évêque,
Ni chanoine, ni archevêque,
Ni moine blanc, ni moine noir,
Qui ose là, en aucun cas,
Faire un sacrement en sainte église
Ni chanter la messe de quelque façon,
S'il ne s'est d'abord chaussé.
Ne croyez pas que ce soit moquerie :
Là où un homme ira nu-pieds,
Il n'ira pas en sureté ;
Ni en guerre, ni à l'assaut
Nul homme nu-pieds ne vaut grand-chose.
Aucun courrier ne pourrait aller
Ni après son seigneur trotter
Ni très loin aller à pieds
S'il n'était bien chaussé.
Ni chevaucher ne pourrait
Nul preux s'il était nu-pieds
Qui de beaucoup ne fut moqué
Mais plutôt qu'il ne serait très loin allé ;
Que j'ai vu, si comme il me semble,
Quand ces gens sont assis ensemble,
Que quiconque passe par le chemin
Sûrement n'y aura nul qui le voit
Qui n'examine jusqu'aux pieds
Si il est bien ou mal chaussé :
Pour cela je dis, selon mon sang,
Que mieux vaudrait, si comme je pense,
Avoir un peu moins de vêtements
Et avoir de bonnes chaussures
Car ce savent grands et petits
Que l'on disait naguère [en resprit ?] :
« Qui est bien chaussé n'est pas nu. »
Jamais homme n'est si bien vêtu,
S'il est nu-pieds, qu'il soit à l'aise,
S'il ne fait telle chaleur qu'il lui plaise
D'aller nu-pieds pour se rafraichir,
Car sans souliers personne ne pourrait
Endurer ni faire grande besogne.
Œuvrer, fouir ni labourer,
Couper du bois ni essarter,
La terre labourer ni cultiver,
Ni bien semer, ni bien herser,
On ne le pourrait faire sans chaussures.
Ne croyez pas que je vous mente,
[Que je ne die de ce voir, ?]
Et pour cela doit-on cher avoir
Et aimer ceux qui les souliers font,
Car ils servent à tout le monde.
Nul ne durerait sans chaussures
En hiver quand il neige et vente
Et qu'il fait gros temps et qu'il pleut
Que nul homme dehors sortir ne peut ;
Alors on peut bien apercevoir
Les mal-chaussés si je dis vrai,
Quand ils vont pataugeant dans la boue
Et par la neige et par la glace
Alors savent-ils, si Dieu me sauve,
Ce que bonne chaussure vaut
[Qui bien devroit panre en parfont. ?]
On devrait ceux qui les souliers font
Beaucoup chérir servir et honorer,
Que sans eux ne peut endurer
Nul homme qu'il soit près ou loin.
Chaque jour en ont besoin
Et ducs et princes, roi et comte.
C'est pourquoi celui qui fit ce conte
De tous les cordonniers qui sont
Tous les sueurs prie et exhorte
Qu'ils soient vaillants et courtois ;
Quand ils entendront le discours
Dire, pour Dieu et pour l'honneur,
Ne donnent rien dès lors
Qu'ils fassent réparer
Ses souliers, si c'est leur métier.