Milicien Cité d'Antan

 Article : Philippe CORNETET

Le milicien, l’homme du Guet.

Pourquoi cet article ?

Cité d’Antan représente un groupe d’artisans de la Commune de Senlis. Devant représenter le guet, nous avons établi ce document pour savoir quel équipement militaire devra posséder chacun de nos membres.

 

Avant de passer à notre sujet, rappelons qu’il y a deux types de combattants au XIIIe siècle : les professionnels et les occasionnels.

 

1)    Les professionnels

 

Au XIIIe siècle il y a deux classes de combattants professionnels, les chevaliers (et écuyers) et les sergents, à cheval ou à pieds. Si les premiers sont, pour ainsi dire, combattants de la naissance à la mort, vivant du « fief » qu’ils recevaient de leur seigneur (terre, droit sur un moulin, un four, un péage …) en échange de leur force militaire, les seconds ne le sont que le temps qu’ils perçoivent une solde. L’engagement du sergent  était assez « libre » : un homme devenait sergent en signant un contrat d’engagement et le restait par tacite reconduction, tant qu’il venait chercher sa solde, ou  que son employeur le payait. Les mercenaires faisaient partie de ces deux classes.

 

La solde journalière de ces professionnels de la guerre, sous le règne de Philippe II, lorsqu’ils font partie de l’Ost Royale, a pu être estimée comme suit :

 

-          Chevalier : 72 deniers parisis

-          Arbalétrier à cheval : 48-54 deniers parisis

-          Sergent à cheval : 36 deniers parisis

-          Arbalétrier à pied : 12-18 deniers parisis

-          Sergent à pied : 8 deniers parisis

 

Une estimation de la première moitié du XIIIe siècle dans le Duché de Bourgogne place le revenu journalier d’un paysan propriétaire ou d’un valet (ouvrier) entre 2 et 3 deniers par jour. C’est probablement inférieur aux revenus d’un habitant d’une grande ville comme Paris, mais c’est la seule indication dont je dispose.

Selon certains auteurs et historiens, les chevaliers n'auraient représenté environ que 1.5% du total de la population. Nous sommes donc loin de la vision des romans de chevalerie où l’on croise un de ces fiers cavaliers à chaque carrefour. Malgré cela, ce sont ceux dont les textes nous parlent le plus.

 

Mais ils ne sont pas le sujet de cet article. Il sera donc question ici des miliciens.

 

2)    Les occasionnels, les miliciens :

Le terme de milicien désigne un combattant « civil » qui prend occasionnellement les armes, autrement dit un non professionnel, qui effectue un service obligatoire ou volontaire.

Les cités ayant reçu une charte communale devaient recourir à un autre système que le fief pour leur défense et leur police. Elles s'appuyaient sur leur propre ressource en hommes et en matériels, soldant des sergents comme cadres et ayant recours à ses bourgeois (habitant du bourg et de la cité) pour compléter cette force « publique ».

Ce service, lorsqu’il n’y a pas d’appel à l’Ost, est généralement exercé dans une cité communale au titre du Guet. Ce guet est souvent un service de nuit, du crépuscule à l'aurore, ayant pour tâche d'effectuer des patrouilles dans la cité et ses abords pour veiller aux incendies, à la sécurité des personnes et au respect des us et Coutumes. Ce service est donc tout à la fois police, douane et veille incendie.

La charge du guet, comme tous les impôts, incombait aux maîtres, c’est à dire les artisans propriétaires de leur métier. Les valets (ouvriers), les apprentis et les maîtresses en étaient dispensés. Le guet était obligatoire pour tous les maîtres de moins de soixante ans. Un maître pouvait être, parfois, remplacé par un de ses valets, s’il était reconnu capable et instruit mais en règle générale on exigeait que le maître se présente en personne pour être inscrit sur le registre et être assigné à  une patrouille.

Orfèvres, Barilliers, Haubergiers, Imagiers, Sculpteurs, Archiers, Chapeliers de fleurs et de paon, Merciers sont des métiers dits « établis pour servir le roi, les gentilshommes (la noblesse), la chevalerie  et l'Eglise ». Ce faisant, ils avaient obtenu  de nombreux privilèges dont l'exemption au service du guet.

Lors de l’établissement de la charte de commune, il y est mentionné ce que la cité devra fournir en armes, matériels ou combattants au roi en cas d’appel à l’Ost. Pour y répondre efficacement, les villes concernées établissent les règles régissant ce corps de « réserve».

 

Organisation d’une milice

 

L’une de ces règles, un cartulaire, mentionne de façon précise l’équipement que chaque homme du guet devait avoir en fonction de ses revenus. Cet équipement n'est pas fourni par la cité, il incombe à chaque combattant de veiller à être correctement vêtu et armé par ses propres soins. Ce document classe en  quatre catégories, que nous pouvons appeler rang, ces miliciens. Il est intéressant de constater que cette classification se base uniquement sur les ressources financières et non sur une éventuelle expérience ou sur un milieu professionnel.

 

Les Rangs

 

En se basant sur les lectures (cf. Bibliographie),  même si ces dernières sont assez éloignées dans le temps les unes des autres, et ne prenant pas en compte l’inflation de la monnaie, nous avons une estimation sur les revenus moyens d’un paysan propriétaire ou d’un valet (ouvrier) sur la première moitié du XIIIe  siècle. La solde des professionnels de l’armée de Philippe Auguste au début du XIIIe  siècle et la levée de la milice de Saint Maur des Fosses au troisième quart XIIIe.

Paysans/ Valet,  75 sous de revenu annuel soit 2.5 deniers par jour.

Solde des combattants de l’armée de Philippe Auguste en denier par jour : Chevalier : 72 - Arbalétrier à cheval : 48-54 - Sergent à cheval : 36 - Arbalétrier à pied : 12-18 – Sergent à pied : 8

Statu de milice en fonction du revenu annuel : Milicien lourd : 60 et plus - moyen : de 30 à 60 - léger : de 10 à 30 - archer : moins de 10

A l’époque, un combattant au service du roi le reste par tacite reconduction, en clair, il perçoit sa solde tant qu’il est présent à l’appel. En transposant la solde journalière à l’année, on obtient les revenus suivants, en livres -en ajustant les chiffres en revenu journalier et en denier- :

 

Chevalier : 72

Arbalétrier à cheval : 48-54

Milicien lourd : 40 et plus

Sergent à cheval : 36

Milicien moyen : plus de 20

Arbalétrier à pied : 12-18

Sergent à pied : 8

Milicien léger : plus de 7

Milicien archer : moins de 7.

 

Nous ne retiendrons, pour la milice de Cité d’Antan, que les combattants à pieds, soit :

Milicien lourd : 40 et plus

Milicien moyen : plus de 20

Arbalétrier à pied : 12-18

Sergent à pied : 8

Milicien léger : plus de 7

Milicien archer : moins de 7.

1 livre = 20 sous, 1 sol = 12 deniers

 

Il s'agit là d'exigence minimum. Il est évident que ceux qui avaient la chance d'avoir, malgré leur revenu, un équipement meilleur ne devaient certainement pas s'en priver.

 

Dans les textes d’origine, souvent rédigés dans un latin que nous jugerions aujourd’hui approximatif, les termes employés sont rarement issus d'un répertoire militaire précis. Le rédacteur est un érudit, souvent issu du clergé et n’a pas forcément une bonne connaissance  militaire. Pour nous y retrouver, il faut souvent procéder par analogie et s’efforcer de... deviner.

 

furcham ferream  : soit fourche ferrée, dans les faits, tel que nous le montrent les enlumineurs ou les sculpteurs, la fourche ferrée n’est pas souvent représentée. Il est fort probable que ça pouvait être n'importe qu'elle arme en fer munie d'un long manche, hormis la lance car celle-ci est généralement décrite par le mot Glaive. Dans cet article nous parlons d’arme d’Hast.

 

ensem  : il s'agit d'un terme dont nous n'avons, à ce jour,  pas de traduction. Il peut définir  une  arme qui n'est pas clairement identifiée comme l'épée ou le couteau. Ces derniers étant désignés par « spatam, cultruni et cultellum ». Dans cet article, nous parlons de lames

 

Chapeau de fer : aujourd'hui nous parlerons de   casque. Il est clair qu'il ne s'agit pas de heaume, les protections de tête connues sont, pour le XIIIe siècle :

-          la cervelière : une calotte couvrant la tête à la façon d'un bonnet,

-     Le chapel : une sorte de chapeau de métal, dont il existait déjà dès le début du siècle de nombreuses formes et représentations,

-          Le casque à nasal : fortement répandu jusqu’au XIIe siècle, il est encore très présent au XIIIe siècle.

 

On voit que,  dans les us et coutumes de l’époque,  le cadre de la milice est on ne peut plus précis. Ceci afin de pouvoir répondre efficacement aux besoins militaires de la cité, mais aussi pour préserver les « mobilisables » de tout abus.

Il est aussi amusant de noter que,  de tout temps,  cette force civile a toujours eu mauvaise réputation. Les qualificatifs ne manquent pas, mais on retrouve souvent : mal équipé, indiscipliné, mal entrainé, lâche.

Mal équipé ?

Comme on vient de le voir, les Us et Coutume des communes encadraient l'équipement de ces combattants de façon précise, certes, on ne peut égaler l'équipement des cavaliers professionnels et des sergents qui se devaient d'être à la dernière mode de la technologie militaire, mais il serait dommage de voir le combattant de commune comme étant sans moyen. Au service de Guet ou appelé à l'Ost, il est plus que probable qu'ils faisaient au mieux pour se protéger étant donné que sa vie était en jeu.

Indiscipliné, mal entrainé, lâche ?

Les miliciens étaient généralement des gens éduqués, des maîtres, capables, et ayant la notion de responsabilité au sein des ateliers dans lesquels ils travaillaient : ils n'étaient pas de simple exécutants. De plus, la plupart œuvraient au sein d'une même patrouille à laquelle ils étaient assignés, souvent dans le quartier de leur domicile : ils étaient habitués à fonctionner ensemble. Ils n'étaient pas au faite des manœuvres militaires dont était capable la cavalerie, mais ils étaient très certainement capables de garder un ensemble cohérent et compact étant habitués à donner des consignes précises dans leurs métiers. 

On a peu de trace sur la qualité réelle de ces hommes au combat, cependant il y a des preuves indirectes : les comptes rendus de bataille. Certes, les chroniqueurs font part sans restriction et sans réserves de l'excellence de la chevalerie, la comparant bien souvent dans des termes fort élogieux à la piétaille. Mais il en ressort surtout le mépris pour ces gens du peuple qui s'essayent à l'art noble de la guerre. Ce qui démontre une incohérence manifeste dans les propos de leurs auteurs, qui, soucieux de plaire à leur maîtres, n'hésitent pas à laisser la logique de côté.

Dans les descriptions de l'évolution des batailles sont souvent mentionnés des manœuvres qui ne sont pas cohérentes avec une absence d’entraînement  ou de cohésion.

Les plus significatives de ces batailles sont celles livrées lors des Croisades et de Bouvines. Une lecture attentive de ces campagnes montre une impossibilité : la chevalerie n'a jamais pu, seule, gagner une bataille ! Elle devait systématiquement s'appuyer sur des troupes de piétons, des troupes en lesquels elle devait avoir confiance même si elle les dédaignait. Et bien souvent, ces troupes  ont tenues leurs positions et ne se sont débandées que lorsque leurs chefs ont été tués ou ont fui le combat.

Quel que soit l'époque, la troupe la mieux préparée, la mieux entraînée et la plus motivée gagne toujours quoiqu'en disent, et quelques soient leurs excuses, les auteurs contemporains des faits. Vu le rapport entre cavalerie et piéton dans les armées médiévales, la victoire passait forcement par une formation et un équipement satisfaisant du gros de la troupe.

Bibilographie :

Etienne Boisleau : Le livre des métiers

John W Baldwin : Paris, 1200

Philippe Contamine : La guerre au moyen âge

Charles Seignobos : Le régime féodal en Bourgogne

Max Gallos : Philippe Auguste

Ordonnance de la ville de Saint Maur des fossés de 1274.

 

Quatrième rang

 (C) crédit photos, Julien BOURDETTE, 2014

Abbaye du Moncel, Oise

 

Le quatrième rang : 

Ce sont les moins riches des bourgeois. Ils sont issus des métiers les moins rémunérateurs, ceux qui apportent moins de dix livres par ans.

Leur est demandé de posséder : un arc, des flèches (quelque fois le nombre de flèche est précisé) et un petit couteau. Aucune protection de corps ou de tête n'est exigée.

 

Fig. 1

 

 

 

Le troisième rang

 (C) crédit photos, Julien BOURDETTE, 2014

Abbaye du Moncel, Oise

 

Le troisième rang :

 

Entre dix et trente livres de revenu annuel. La seule protection qui leur est demandée est pour la tête, sous forme d'une pièce de fer ou de peau. L'armement est composé d'une lame (qui n'est  ni une épée ni un couteau), d'un petit couteau, et d'une arme d'hast.

 

 

Fig. 2a

 

Fig. 2b 

 

 

Deuxième rang

(C) crédit photos, Julien BOURDETTE, 2014

Abbaye du Moncel, Oise

 

Le deuxième rang : 

 

Entre trente et soixante livres de revenu annuel, l'équipement devient plus militaire. On exige un vêtement fort pour la protection du corps : un Gambison ou une cotte gamboisé, un chapeau de fer, une lame et un petit couteau.

 

Fig. 3a

 

 

Fig. 3b

 

 

 Fig. 3c

 

 

 Fig. 3d

 

 Fig. 3e

 

Premier rang

(C) crédit photos, Julien BOURDETTE, 2014

Abbaye du Moncel, Oise

 

 Le premier rang : 

            Ce rang concerne les plus riches et donc les moins nombreux, ceux dont les revenus sont supérieurs à soixante livres annuels. Rappelons qu'il fallait à un chevalier plus de soixante livres de rente annuelle pour pouvoir avoir l'honneur d'être enregistré sur les listes de l'Ost Royale de Louis IX. Sans ce revenu le chevalier était jugé trop pauvre pour être au fait des dernières avancées militaires.

            Le milicien doit être équipé d'une armure de maille, haubert ou haubergeon, d'un chapeau de fer, et être armé soit :

 - d'une épée seule

 - d'une lame et d'un grand couteau.

 

  Fig. 4a

 

 

 

 

  Fig. 4b