Les sources de travail

Article rédigé et réalisation Philippe CORNETET.

Nous tenons à remercier Madame Martine DAUTUN et l'association "Les amis de l'Eglise de Bussy-Saint-Martin" de nous avoir permis d'accéder à la pièce archéologique.

Les sources :

 

I)                   Contexte et histoire du fragment :

La légende de Saint Martin : soldat romain au IVe, Martin connu pour sa charité et pour avoir partagé son manteau, sa seule possession, avec un pauvre d’Amiens (cf. Fig 01). Il devient Évêque de Tours vers 371.

fig 01

Il y a deux traces du vêtement de Saint Martin ; La première est la Cappa, vénérée par les rois, mais perdue dès le IXe siècle, la deuxième est le « Manteau de Saint-Martin ».

La première mention au « manteau de Saint-Martin » le situe à Auxerre, au XIIIe siècle. En 1271, un fragment en est prélevé par l'Evêque Evard de Lesignes pour son parent, Jean de Conti, chancelier de l'église d'Amiens. En 1286, un deuxième fragment est donné à la collégiale de Saint Martin de Champeaux. En 1379, c'est la comtesse de Nevers qui en reçoit un morceau. En 1410, la collégiale de Clamecy, puis en 1567 à la paroisse d'Olivet, près d'Orléans.

Cependant, ces fragments ayant disparu, et en l'absence de descriptions précises, il est impossible de savoir s’ils sont les morceaux manquants de la pièce qui est, actuellement, à Bussy Saint Martin.

Les fragments de la manche se trouvent ensuite dans l'Abbaye Royale de Chelle vers 1544 et deux textes de 1680 et 1697 confirment leur présence. Cependant, le texte est trop vague pour affirmer qu’il s’agit des mêmes fragments visibles aujourd’hui. Lors de la fermeture de l'abbaye, pendant la Révolution, ils sont confiés au curé de la paroisse de Bussy Saint Martin par une religieuse de l’abbaye, et ils y restèrent cachés jusqu'en 1826.

La manche de Saint Martin de Tour est actuellement conservée dans un reliquaire en l’église de Bussy Saint Martin (77) (cf. fig 02).

 

 

 fig 02. reliques de Saint-Martin

 

II)                Description :

La description qui suit est basée sur notre observation lors de la visite à l’église de Bussy-Saint-Martin. Elle est complétée par le rapport de restauration joint à l’article.

Cette pièce archéologique est relativement fine (de 5 à 8mm d’épaisseur selon les parties). Ce détail sur l’épaisseur de la manche laisse à penser que le vêtement militaire ne peut être utilisé comme protection à part entière, il devrait être associé à une protection supplémentaire de type haubert ; la superposition des couches offrant une meilleure défense.

Le cartulaire de Saint Maur des Faussé, dans sa nomenclature des items demandés à sa milice, fait mention de deux vêtements de protection différents : le gambeson et la tunique gamboisée. Cette dernière appellation désigne peut être un vêtement du même type que la manche.

On observe aussi, tant dans le statuaire que dans l’illustration, que les hommes d’armes en haubert ne semblent pas porter de vêtement épais sous leur armure de maille, par opposition aux rares piétons représentés en gambison dont le vêtement semble avoir un certain volume –en terme d’épaisseur-.

La manche présente des pièces manquantes ainsi que de nombreuses dégradations (fig. 03). Elle est constituée, sur l’avant-bras, de deux couches de taffetas de soie brune enserrant un gambois de bourre de coton non peigné. Sur le bras, le gambois est doublé grâce à l’ajout d’une séparation constituée de deux couches de lin insérées dans le milieu du vêtement.

 

 fig 03

 

La manche décrit une courbe qui n’est pas due à une usure ou une déformation, à mon sens, elle a été conçue ainsi (fig. 04).

 

fig 03 : forme de la manche

 

Le point de couture est très serré ne faisant pas plus de 2 ou 3mm. Les lignes sont espacées, approximativement, d’un pouce (fig. 04).

 

 

 fig. 04

 

Le gant est particulièrement bien conservé. Trois types d’étoffes cellulosiques (lin ?) différents ont été utilisés pour la réalisation de sa paume. (fig. 05 et 06)

 

 fig. 05

 

 

 fig. 06

 

Une datation au carbone 14 situe la pièce entre 1160 et 1270.

Pour le reste du vêtement, différentes sources vont être mises à contribution pour donner une interprétation de ce que pouvait être le vêtement dans son ensemble. La technique de réalisation sera, quant à elle, celle observée sur la manche.

 

Rapport de restauration

Ci-dessous le rapport d’analyse de la Manche de Bussy Saint Martin rédigé par Caroline PIEL La Manche de Bussy Saint Martin à Bussy-Saint-Martin (Seine et Marne), extrait de la revue Coré n°2, pages 38 à 41 (mars 1997). 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La préparation

Préparation

I)                   Démarche :

Si la manche de Bussy Saint Martin nous donne des informations exploitables sur la constitution, les matières, la forme et les proportions, certains détails ne pourront être que supposés ou interprétés. Parmi les interprétations :

 

a)    La forme de la manche :

Afin de pouvoir proposer une interprétation de la forme qu'aurait pu avoir la manche, j'ai réalisé un croquis de cette dernière telle qu'elle est actuellement (fig 07).

 

fig 07 : croquis de la manche de Bussy Saint-Martin

 

A partir de mon dessin, je propose une reconstitution de la manche telle que je la conçois (fg 08).

fig 08 : proposition de patron de la manche

 

       b)    Fixation de la manche au tronc :

En réalisant un patron test de la manche, on constate une particularité inattendue : celle-ci monte presque jusqu’au cou. Dans ces conditions, il existe plusieurs options de montage :

- Manche cousue par-dessus le tronc

- Manche cousue sous le du tronc

- Tronc présentant un empiècement similaire pour recevoir la manche, à la façon des pourpoints du XVe

- Manche non cousue

Cette dernière hypothèse ne sera pas retenue car, à mon sens, elle ne pourrait donner satisfaction : la manche sortant systématiquement du tronc,  peut devenir rapidement une gêne sous le haubert.

L’absence de trace évidente du montage d’origine de cette manche ne facilitant pas la tâche, j’ai jugé  prudent de choisir une solution qui donnerait un rendu visuel proche des autres sources de la même période. Ainsi, mon choix s’est porté sur la manche fixée sous le tronc (fig 09). La couture se fera en bout de manche, au niveau du col. Cette interprétation offre l’avantage d’une fixation simple, d’une grande mobilité et  d’une protection supplémentaire par doublage de l’épaisseur sur une zone particulièrement sensible : les épaules.

 

fig 09 : proposition de fixation des manches sous le tronc

 

Pour le tronc, là encore les sources manquent. Les seules représentations de gambison montrent le vêtement porté par les piétons. Ce dernier était probablement d’un montage différent de la manche, notamment au niveau des matières utilisées ce qui devait aussi impacter la forme donnée au vêtement.

Partant de ces constats, je choisis tout de même de m’approcher de la forme visible sur les enluminures pour la réalisation. Par conséquent, le patron du tronc se présentera comme sur la (fig 10), légèrement évasé vers le bas.

 

fig 10 : proposition de patron du tronc du gambison

 

c)     Le reste du vêtement :

Si l'on se réfère au rapport d'analyse page 41 "Une main gauche est présentée, détachée du bras, unie par des points de colle et d'un phylactère du XIXe siècle", on pourrait conclure la position actuelle du gant n’est pas certaine.

De plus, les sources graphiques ou statuaires, montrent, de façon non équivoque, que le vêtement qui est porté sous le haubert ne présente pas de gant attenant au gambison. Ce qui semble bien suggérer un gant indépendant de la manche comme le montre le gisant de Jean d'Alluye fig 11 et 12.

 

 

fig 11. Jean d'Alluye, mort en 1248

 

fig 12. manche sans gant

Lien vers la photo du gisant de Jean d'Alluye

 

II)                Les matières:

Les matières utilisées sont les suivantes :

-         Couverture de laine pour les tests

-         Taffetas de soie pour les couches extérieures et intérieures, de la même teinte

-         Toile de lin ou de chanvre pour les couches intérieures (fibre cellulosique)

-         Fil de lin teinté à la couleur de la soie pour le piquage, couleur naturel pour les coutures sur lin.

-         Bourre de coton non peigné pour le gambois

 

Points de couture utilisés :

Point avant et point de surjet (cf. rapport dernière page)

 

Matériel utilisé :

-         mètre ruban

-         règle

-         craie

-         jeu d'aiguilles

-         petite pince

-         fil de lin

-         épingles

 

III)              Le Patron :

Le patron de base présenté est en deux parties : le premier, pour les manches, est la copie de la manche de Bussy Saint Martin, le deuxième est une interprétation du reste du vêtement en fonction des formes courantes connues, notamment dans la bible du cardinal de Macièjowski.

A partir de ce patron, je réalise un modèle dans une couverture de laine qui me  permet d'ajuster les pièces à ma morphologie et de réaliser plusieurs tests avant le patron définitif (fig 13, 14 et 15).

 

fig 13 : patron de la manche sur laine test

 

fig 14 : essai de la manche test

 

fig 14 : essai de fixation de la manche au tronc

 

Une fois le patron de base ajusté, il est nécessaire de tracer le patron final en prévoyant une marge de 4cm supplémentaires sur chaque bord pour palier au retrait que va engendrer le piquage du gambois et prévoir les ourlets de finition.

 

La réalisation

Réalisation

 

Les points de couture

 

Les points observés sur la manche sont : le point avant et le point de surjet (cf. dernière page du rapport). Il est fortement recommandé, pour le piquage, de ne pas faire des aiguillées trop longues. En effet, la soie et le gambois tendent à user rapidement le fil de lin et à le rendre cassant.

Une fois le travail commencé, il convient de ne plus déplacer l’assemblage jusqu'à ce que tout le travail de piquage soit fini afin d’éviter un transfert du gambois. Prévoir soit un plan de travail fixe, soit une plaque de carton pour pouvoir déplacer facilement l’ensemble.

 

LES MANCHES

 

Procéder d'abord à la disposition des différentes couches (fig 16) :

1 - soie intérieure.

2 – couche de bourre de coton non peigné, sur environ 1cm d'épaisseur non tassée. Veiller à bien répartir la bourre pour éviter des zones de faiblesse.

3 – intercalaire des deux couches de tissu de lin sur le bras.

4 – couche de coton, sur l'intercalaire de lin, sur environ 1cm d'épaisseur.

5 – soie extérieure.

6- couture provisoire pour maintenir l'ensemble.

 

fig 16 : les couches de la manches

 

Fixer l’ensemble avec une couture provisoire au point de surjet sur toute la bordure. Cela permettra de garder le gambois en place pendant la couture.

Commencer la première piqûre au milieu de la manche, puis faire les suivantes de part et d'autre en allant vers l'extérieur. La piqûre est réalisée au point avant et doit être serrée. Le point de la pièce d'origine fait entre deux et trois millimètres (fig 17) .

 

fig 17 : ligne de piqure de démarrage

 

En procédant méticuleusement, on doit obtenir des boudins réguliers ayant environ 1cm d'épaisseur (idéalement 8mm) sur le bras et 5 mm sur l’avant-bras (fig 18).

 

fig 18 : lignes de piqure

 

Les piqures de la source sont droites par rapport à l’axe de symétrie du bras. Cependant, pour un meilleur maintien, j’ai préféré faire des lignes qui se resserrent légèrement au niveau des poignets.

Au fur et à mesure du piquage des lignes, en se reprochant des bords, la bourre augmente en densité, par effet de lissage. Lorsqu’il reste deux lignes à faire sur chaque bord, retirer la couture provisoire pour pouvoir retirer l’excédent de bourre (fig 19).

 

fig 19 : retirer l'excédent de bourre de coton

 

Pour terminer la manche, faire un ourlet de 5mm sur le bord de la couche extérieure, le rabattre sur la couche intérieure et le coudre au point de surjet (fig 20).

 

fig 20 : couture des bords

 

Les empiècements permettant le laçage des avant-bras seront  réalisés en cuir ainsi que le lacet –un lacet en fil est tout à fait envisageable-.

 


 

LE TRONC

 

Pour le tronc, je ne me suis basé que sur les représentations des gambisons de l'enluminure, étant donné que c’est la seule source disponible pour cette pièce du XIIIe siècle.J'opte pour une forme légèrement évasée vers le bas et fendue (fig 21).

 

fig 21 : forme du tronc

 

Pour le gambois, j’utilise la même logique que pour les manches : couche de bourre de coton plus épaisse sur le haut du corps et une couche plus fine sous la ceinture (fig 22 et 23).

 

fig 22 

 

fig 23

 

Les couches sont superposées comme suit :

- Sur la partie haute du tronc : soie / coton / lin / lin / coton / soie

- Sur la partie basse du tronc : soie / coton / soie

 

La piqure du tronc :

Le même travail d'assemblage que pour la manche est nécessaire afin de garantir des points de piqure réguliers (fig 24).

 

fig 24

 

 

Pour faire les coutures de piqûre, je trace les lignes à la craie puis je fixe des épingles tout le long de ces dernières afin de fixer la bourre de coton. Je retire les épingles au fur et à mesure que j'avance dans la couture (fig 25).

 

fig 25 : ligne de couture

 

La forme du patron étant légèrement trapézoïdale, les piqûres devront s’écarter légèrement vers le bas, par rapport à l’axe de symétrie (fig 26).

 

fig 26 : forme évasée vers le bas

 

Les piqures doivent s’arrêter avant la ligne d’épaule : d’une part, pour réaliser correctement l’ourlet, d’autre part, afin de relier parfaitement les lignes de l’avant et de l’arrière au même point. Ce montage contribue à renforcer la solidité du vêtement (fig 27, 28 et 29).

 

 

 

fig 27 : arrêt des lignes de piqure

 

 

fig 28 : assemblage de l'avant et l'arrière du tronc

 

 

 fig 29 : lignes de piqure 

 

 

Assemblage et finitions

Finition et ajustement

 

I ) Réalisation du biais et pose :

 

Je réalise le biais dans une bande de soie de 4 cm de large (1) de la fig 30. Je repasse la bande en pliant chaque bord sur 1cm (2 et 3). Enfin, je referme la pièce (4).

 

fig 30 : réalisation du biais

 

Poser le biais sur la face extérieure du gambison et fixer par un point avant, à la manière d’une parmenture. Rabattre ensuite à l’intérieur et fixer au point de surjet (fig 31).

 

 

fig 31 : couture du biais

 

Cette technique sera répétée sur tout le vêtement : les fentes avant et arrière (fig 32), les emmanchures, le col, l’amigaut et le bas du vêtement.

 

 

fig 32 : biais au niveau des fentes

 

II) Le tronc

L’avant et l’arrière sont réunis aux épaules par un point de surjet bien serré qui doit traverser toutes les couches du gambison. Ensuite, l’aspect de la jonction est amélioré par un point avant ne passant que dans la couche de soie supérieure, ce qui permet une finition soignée (fig 33).

 

fig 33 : finition des épaules

 

Une fois l'assemblage des épaules terminé, il faut joindre les lignes de couture des deux pièces du tronc (fig 34).

 

fig 34

 

III) La fixation des manches :

Ayant opté pour une fixation des manches comme indiqué en fig 09 (à l'intérieur du tronc), j'ai fait plusieurs essais -vêtement à l'envers- me permettant de trouver le bon positionnement (fig 35).

 

fig 35 : fixation provisoire des manches

 

Les manches sont ensuite fixées avec un point de surjet bien serré dans la couche de soie intérieure du tronc.

 

IV) Le gousset :

Afin de confirmer mon interprétation sur l'utilité d'un gousset, j'ai réalisé des essais avec et sans gousset. Une pièce en lin blanc permet de montrer le côté pratique de cette solution et servira de patron pour les goussets définitifs (fig 36).

 

fig 36 : fixation provisoire des manches

 

L’essai est sans appel : la manche non fermée ne tient pas correctement, faisant des bourrelets qui pourraient gêner le mouvement sous le haubert. Par ailleurs, avec le gousset, le rendu ainsi que le côté pratique sont confirmés.

Pour obtenir une manche bien ajustée, comme le montrent toutes les sources de gambison, je fais le choix de deux bandes de cuir cousues et percées d’œillets dans lesquelles passe un lacet (fig 37).

 

 

 fig 37 : fermeture des manches

 

Résultat

 

Le résultat final


Le résultat final est très satisfaisant tant au  niveau du poids - 2,5 kg - qu'au niveau du confort qu'il offre pour les mouvements. L'amorti est très convainquant. Un retour en situation de combat sera fait lors de son essai au stage de Tournoi XIII. 

 Voici quelques photos du résultat final (fig 38, 39, 40, 41 et 42).

 fig 38 : vue de face

 

 fig 39 : vue de profile

 

fig 40 : vue de dos

 

 fig 41 : fixation de la manche

 

 

 fig 37 : laçage des poignets

 

 

 

 fig 37 : forme de la manche

 

A suivre le gant et le colletin...

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